{Roman Jeunesse} Tant que nous sommes vivants – Anne-Laure Bondoux

tantquenoussommes« Quand ils furent face à face, le vacarme sembla s’atténuer, comme si la neige avait soudain recouvert les fours, les ponts roulants, les poches à coulées, les extrudeuses. Plus personne ne poinçonnait, plus personne n’ajustait ni ne soudait ; nous avions du coton dans les oreilles.
Sous nos yeux, leurs mains se frôlèrent.
Un sourire d’enfant illumina le visage de Hama, et un frisson secoua la grande carcasse de Bo. Nous aurions juré assister à des retrouvailles.
Cela ne dura qu’un instant, quelques secondes fragiles, gracieuses, volées à l’entêtante nécessité de l’Usine. Mais cela suffit à nous rappeler une chose essentielle : le feu qui brûlait dans le ventre de nos fourneaux brûlait encore dans nos veines. »

Bo et Hama s’aiment. Mais pour le forgeron venu du Nord et la fille de la communauté, dans cette ville devenue misérable, où les usines ont fermé les unes après les autres, où chacun s’est petit à petit éloigné de son voisin, ce qui aurait dû être une bénédiction est devenu une provocation. Mais ils s’en moquent bien, Bo et Hama. Ils s’aiment.

Leurs regards se sont croisés un jour, elle quittait l’usine, lui prenait son tour et… le reste n’a pas d’importance. Le dimanche, quand ils ont enfin un peu de temps à eux, ils dansent, s’amusent, se glissent sous les draps, profitent de ces quelques heures de répit que l’usine ne broie pas. Chaque jour, ils participent à la construction d’armes de guerre. Quelle guerre ? Ils ne le savent pas. Mais ils s’en moquent bien, Bo et Hama. Ils s’aiment.

Ils s’aiment et – peu à peu – les choses changent. Voilà que Titine, ancienne trapéziste aux jambes de métal, rouvre son cabaret. Voilà que le vieux Melkior fait de funestes prédictions… Et Hama a ce secret, qu’elle garde au fond de son cœur… Bien sûr, elle a envie de le partager avec Bo. Mais elle attend le moment idéal.

La vie en décidera autrement. La catastrophe survient, inattendue, un matin qui n’aurait pas dû être différent des autres. Elle emporte des vies par dizaines, elle emporte l’âme de la communauté et les restes de bienveillance qui continuaient à battre en son sein. Pour Bo et Hama, ce pourrait être une fin. Ce sera un début. Le début d’une aventure qui les conduira En Bas, auprès de Douze et de sa drôle de famille, où Hama donnera naissance à une petite fille dotée d’un étrange pouvoir… Puis sur une presqu’île loin de tout, où un impressionnant navire de guerre viendra troubler des années de quiétude. Et où leur fille découvrira son destin, et – peut-être – trouvera ce qu’il manque.

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Ce roman est un magnifique, un véritable, un immense coup de cœur ! Et une preuve supplémentaire – s’il en était besoin – que la littérature dite « ado » offre parfois de vraies pépites qu’il serait bien dommage de limiter à ce seul lectorat…

« Tant que nous sommes vivants » a la grâce de l’amour, fou et lumineux, dans une ville que l’on s’imagine en noir et blanc. Il a la violence de la haine, du rejet de la différence, de ceux qui se donnent le droit de faire leurs propres lois. Il a la douceur de la poésie, du rêve et de l’imaginaire, des soupirs de fantasy qui se heurtent à la réalité du monde. Chacune des parties qui le composent développe une identité propre, autour de chapitres se présentant comme autant d’oppositions – « le bruit et le silence », « l’ordre et le désordre », « le connu et l’inconnu »… Et ce mantra qui les parcoure et se fait le témoin de tant de deuils : « Tu crois qu’il faut toujours perdre une part de soi pour que la vie continue ? ».

Une fois n’est pas coutume, c’est sa magnifique couverture, dont vous découvrirez la signifiance au fil de la lecture, qui m’a donné envie de lire ce roman. Et puis j’ai vu le nom de son auteur, Anne-Laure Bondoux, et me sont revenues en mémoire les recherches que j’avais effectuées sur Jean-Claude Mourlevat dans le cadre de mon Master, cette interview croisée entre les deux auteurs et amis. Parce que Mourlevat a enchanté mes heures de lecture – lisez « Le Chagrin du Roi mort ! » lisez « Le Combat d’hiver » ! Lisez « Terrienne » ! – j’ai fait le pari de faire confiance à ses amitiés 🙂 Et – dès les premières pages – j’ai compris ce lien littéraire qui les unit, j’ai retrouvé cette étrange magie, à la lisière du conte, cette importance donnée au voyage, cette écriture ciselée comme un théâtre d’ombres…

C’est avec tristesse que j’ai refermé ce roman, tant que je serais bien restée encore quelques heures en compagnie de ses personnages… Mais la bonne nouvelle, c’est qu’il me reste encore plein de romans d’Anne-Laure Bondoux à découvrir !

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« Hama ne vit d’abord rien. Puis, Bo alluma la lampe.
Il l’avait placée de façon à ce qu’elle éclaire l’arrière d’un grand cadre métallique en travers duquel il avait tendu une toile. A l’intérieur de ce cadre apparut, en ombres chinoises, un incroyable décor : des toitures de maisons enchevêtrées, avec leurs pignons et la découpe des fenêtres, des ruelles étroites où se perdaient de fragiles silhouettes ciselées, et au fond de la perspective, on reconnaissait, intactes et droites sur le ciel en toile peinte, les cheminées de l’Usine. […]
– L’ombre et la lumière ! fit-il en maquillant sa voix. Le jour et la nuit ! Le bruit et le silence ! L’un révèle l’autre ! »

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Une réponse à “{Roman Jeunesse} Tant que nous sommes vivants – Anne-Laure Bondoux”

  1. Comme je suis d’accord avec ton avis **

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